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Ravaillac : Un angoumoisin au cœur de l'Histoire 2/2



En ce vendredi matin du 14 mai de l’an 1610, le soleil qui pointe à l’horizon augure une merveilleuse journée de printemps. Maintes fois reportées, le couronnement de Marie de Médicis a eu lieu la veille en l’abbaye de Saint-Denis et la ville de Paris se pare de ses plus beaux habits pour l'entrée solennelle de la reine prévue le 16 mai. Près de 800 ouvriers s'activent sans relâche, jour et nuit afin de fleurir les poteaux, monter des arcs de triomphe, créer de toutes pièces des rochers en carton, des estrades et dresser des statues de deux mètres de haut. La guerre qui s'annonce est loin, le cœur est à la fête.



Tous n'ont pas le cœur léger ! Dans son palais du Louvre le bon roi Henri a très mal dormi, les festivités de la veille l'ont épuisée et il semble soucieux bien qu'il feigne d'être de bonne humeur, profitant de sa matinée pour se promener avec son fils, le jeune dauphin (le futur Louis XIII) aux Tuileries où se rendant, rue Saint-Honoré, à la messe aux Feuillants, couvent où souvenez-vous, quelques années plus tôt notre grand rousseau séjourna quelques semaines.

De sombres pensées occupent en effet l'esprit du roi, ne lui a-t-on pas annoncé la veille qu'un grand danger le guettait ? S'en revenant des Feuillants, Henri IV se confie au Maréchal de Bassompierre et au Duc de Guise : "Vous ne me connaissez pas maintenant, vous autres ; mais je mourrai un de ces jours, et, quand vous m'aurez perdu vous connaîtrez ce que je valais et la différence qu'il y a de moi et des autres hommes".


Après avoir réglé quelques affaires d'ordres militaires et le déjeuner, il s'en va voir la reine, mais au moment de la quitter, une nouvelle sensation étrange l'envahit et dit à son épouse qui tente de le retenir par la suite : "Je ne sais pas ce que j'ai, mais je ne puis sortir d'ici".


Et pourtant, le voilà qui commande son carrosse pour se rendre au chevet de son grand ami, Sully qui est souffrant. Il s'installe sur la banquette du fond, installe le Duc d'Épernon à sa droite tandis que d'autres tels que les sieurs de Liancourt et de Mirabeau ou encore le gouverneur de Bourgogne prennent place face au roi et près des portes.




Il est 15 heure, la chaleur est de plus en plus forte et souhaitant voir les préparatifs de la fête qui s'annonce, Henri IV fait remonter les mantelets en cuir. Ils prennent le chemin de la Croix-du-Trahoir, la rue Saint-Honoré et s'engouffrent dans l'étroite rue de la Ferronnerie où deux charrettes, une chargée de vin et l'autre de fourrage bloquent la rue. Le carrosse s'arrête, la roue gauche dans la rigole fait pencher le véhicule sur la gauche, là où se trouve le duc d'Épernon. Nous sommes au pied d'une auberge à l'enseigne du cœur couronné percé d'une flèche.



Revenons quelques mois en arrière, en décembre 1609. L'annonce de l'alliance du roi de France avec les huguenots contre le très chrétien Empereur et roi d'Espagne est pour certains, la preuve que le trône de France est occupé par un hérétique. Jean François Ravaillac est bien évidemment de ceux-là et prend la route le 6 janvier de l'an 1610 en direction de Paris, cette "hideuse Babylone" en perpétuel travaux où il arrive le 21 janvier. Dès lors, il rôde à nouveau autour du Louvre et par deux fois tente de parler au roi, mais s'il est dans un premier temps simplement refoulé par les gardes, il est arrêté par la suite et doit répondre aux questions de Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force. Durant cet interrogatoire Ravaillac, ayant sûrement déclaré venir d'Angoulême, il répond par l'affirmatif quand il lui est demandé s'il connaît le duc d'Épernon. Henri IV est prévenu de l'arrestation de cet homme farfelu, mais il fait preuve d'une trop grande indulgence et demande qu'il soit relâché. Il s'en retourne aux Feuillants, auprès du curé de Saint-Séverin, à l'église des Jacobins...bref, il erre dans la capitale quelque temps avant de retourner une dernière fois à Angoulême. C'est là, notamment à la suite d'un dîner chez un parent qu'il se met en tête de tuer cet hérétique prêt à faire la guerre au pape et donc à Dieu lui-même. C'est l'heure de l'ultime voyage.



Ce matin de mai 1610, le roi n'est pas le seul à s'être levé aux aurores. Vers 6h30, Jean François Ravaillac quitte son gîte Aux Cinq-Croissants afin de se rendre lui aussi à la messe et tente, en vain, par la suite d'approcher le roi lorsque celui-ci est aux Feuillants. Après un déjeuner où il boit plus que de raison, sans doute pour se donner du courage, il gagne à nouveau le Louvre muni de son couteau caché dans son chapeau. Vers 15 heure, lorsque le carrosse s'élance, il ne peut s'en prendre au roi, protéger par la présence du duc d'Épernon. Marchant d'un bon pas, il se faufile dans les rues parisiennes à la poursuite du cortège royal.


Attendant de pouvoir repartir, le roi ayant oublié ses lunettes se fait lire une lettre par le duc d'Épernon. Se mettant à son aise, il passe son bras autour de Nogaret qui continue de lire. C'est à ce moment que notre angoumoisin saute sur l'un des rayons de la roue du carrosse, s’appuie sur un montoir et se penche dans l'habitacle et assène deux coups de couteau au roi, un premier près de l'aisselle et le second fatal qui transperce le poumon, tranche la veine cave avant d'atteindre l'aorte. Un troisième coup plus anecdotique touche la manche du duc de Montbazon.


Le couteau dans sa main droite ensanglantée, le régicide ne bouge pas, ne tente pas de fuir alors qu'il en aurait l'occasion. Non, il reste là, l'air heureux de l'acte qu'il vient de commettre. Alors que Jacques Pluviers de Saint-Michel qui faisait partie de l'escorte s'apprête à ôter la vie à Ravaillac d'un coup de son épée, une voix s'élève "Ne frappez pas, il y va de votre tête. Le duc d'Épernon vient d'épargner, pour l'instant, la vie de Jean François Ravaillac.


Sitôt arrêté, l'assassin est conduit à l'Hôtel de Retz afin de le protéger d'une foule en furie prête à le lyncher et surtout pour mener l'interrogatoire pour connaître ses motivations ainsi que les noms d'éventuels complices. Le prisonnier fait preuve d'une cynique satisfaction, répondant lorsqu'on tente de lui faire croire que le roi a survécu : "Si fait, il l'est, et s'il ne l'était pas, je le tuerais encore." et d'une grande force en taisant le nom de son ou ses complices malgré les tortures infligées par le grand prévôt, Bellengreville, qui le font hurler de douleur. Là, je vous invite vivement à lire les procès-verbaux du jugement et de l’interrogatoire de Ravaillac, ceux-ci bien trop longs pour vous être conté, sont cependant très intéressants.

Penchons-nous plutôt sur les zones d'ombre qui règnent autour de cette affaire car depuis près de 400 ans, un homme semble avoir armé le bras du régicide : l'ami du roi, Jean-Louis de Nogaret, duc d'Épernon.



Tout d'abord, le procès semble avoir été bâclé. Entre le jour du meurtre et le supplice, seuls 13 jours se sont écoulés, laissant ainsi peu de temps pour fouiller le parcours de Ravaillac avant le jour fatidique du 14 mai. Sa famille, ses proches, les religieux qui l'ont entouré, aucun n'est amené à témoigner. Plus étonnant encore, alors que des suspects sont arrêtés et croupissent dans un cachot non loin du lieu du procès, ceux-ci ne sont pas confrontés au régicide. Pire, l'un d'eux, Thomas Robert, prévôt des marchands à Pithiviers qui s'était exclamé à l'heure de l'assassinat alors qu'il jouait aux boules avec des amis médusés : "Le roi est mort ! Il vient d'être tué tout maintenant, n'en doutez point." est retrouvé étranglé dans sa cellule avec les cordons de son caleçon. Autre fait étrange, un soldat au nom de Saint-Martin, qui aurait vu un homme étrange habillé de vert, couleur des vêtements de Ravaillac et aurait conseillé à sa femme de fuir Paris car d'horribles choses étaient en préparation, est enfermé juste avant l'attentat. Robert et Saint-Martin ne sont cités à aucun moment durant le procès et ont disparu des registres de la Conciergerie comme par enchantement.


Et d'Épernon dans tout ça ? Ce n'est qu'à l'hiver 1611 qu'il est mise en cause par une femme étrange, boiteuse et bossue qui insiste pour parler en privé à la première épouse de feu le roi Henri IV, Marguerite de Valois, la fameuse Reine Margot. C'est là que Jacqueline Le Voyer accuse pour la première fois le duc d'Épernon ainsi que l'ancienne favorite du Vert-Galant, Henriette d'Entragues d'avoir poussé l'angoumoisin au crime. Elle aurait, à la demande de la marquise de Verneuil dont elle était la confidente, hébergée Ravaillac deux mois durant. Mais n'ayant aucune preuve tangible elle est condamnée pour diffamation et forcée au silence en étant obligée de finir ses jours au couvent des Filles repenties.

Quelques années plus tard encore, en 1619 un ancien capitaine de la Garde publie un manifeste fort compromettant. Il y raconte qu'en 1608, alors qu'il se trouvait un Naples il fit la rencontre de français, proches de la Ligue planifiant la mort du roi hérétique. Un jour, il raconte y avoir vu un homme qui selon lui était sans aucun doute, Jean François Ravaillac, apporter des lettres au nom du duc d'Épernon.


Plus d'un historien, de Jules Michelet à Jean-Christian Petitfils ont été intrigués par tout cela. Malheureusement ces pistes aussi séduisantes soient-elles sont facilement réfutables. Si rien ne peut donc compromettre Jean-Louis de Nogaret, en revanche, il y a bien eu complot et Ravaillac en était le bras armé et c'est une certitude tant il y eut de preuves, ce qui fit dire au premier président du procès, Achille de Harlay : "Des preuves ! Il n'y en a que trop, il n'y en a que trop... ! Plût à Dieu que nous n'en vissions pas tant !".


L'aventure de Ravaillac se termine en place de Grève, correspondant aujourd'hui à la place de l'Hôtel-de-ville de Paris, le 27 mai 1610.

Avis aux âmes sensibles, voici le supplice du régicide : "le feu fut mis à son bras assassin ; sa main droite percée de part en part d’un couteau rougi au feu de soufre. Ensuite, on lui déchira la poitrine et le gras des jambes avec des tenailles rougies. On arrosa les plaies avec du plomb fondu, de la cire, du soufre, de l’huile et de la poix bouillantes. Placé pour être écartelé, on fit tirer les chevaux par petites secousses pendant une demi-heure, et, dans les temps d’arrêt, le greffier l’admonesta encore à plusieurs reprises de dire la vérité. Le malheureux eut la force de répéter : « Il n’y a que moi qui l’ai fait ! » Un des chevaux étant trop fatigué pour continuer à tirer, un cavalier donna le sien. Au bout d’une grande heure d’écartèlement, Ravaillac fut enfin démembré, puis mis en pièces par la foule."



Quant à la famille, elle se retrouva privée de ses biens, forcée de changer de nom sous peine de mort et certains parents envoyés en exil. À Angoulême, la maison de famille sera rasée avec l'interdiction de reconstruire dessus.



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1 Comment

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Robun Des Bois
Robun Des Bois
Dec 17, 2022

Merci pour cet article passionnant, documenté qui a répondu à mes interrogations sur le rôle du Duc d’Epernon

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